Plongée vers la Vallée Sacrée

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Nous décidons donc de partir vers la Vallée Sacrée à vélo, pour prendre le temps de profiter des paysages, des sites archéologiques, et commencer à exposer nos organismes à l’effort en altitude.

Les parents ne sont cependant pas bien fiers en sortant les vélos de l’auberge bien confortable où nous n’avons pas fini d’encaisser les dérangements intestinaux causés par la cuisine locale. Cachant nos doutes aux enfants, nous laissons une partie de notre matériel à l’auberge pour voyager plus léger et nous nous engageons pour cette première aventure.

Première difficulté : pour sortir de Cuzco, il faut traverser la ville dans sa circulation chaotique, grimper les flancs de collines environnantes à travers des ruelles n’ayant pas grand-chose à envier aux bidonvilles brésiliens, continuer à grimper à côté des camions et bus dont les pots d’échappement mal réglés dégagent des volutes de fumée noire qui se mélangent à la poussière, dégainer des pistolets à eau pour tenter d’effrayer les chiens excités par notre passage en deux roues, et se motiver en se disant que c’est bientôt fini.

Mais justement là, ce n’est pas fini. Après une belle descente bien reposante, c’est reparti pour une autre côte d’une bonne douzaine de kilomètres que nous faisons… principalement en poussant les vélos ! Heureusement, les paysages environnants sont tellement beaux que nous arrivons parfois à oublier notre souffle court et nos muscles endoloris. François, plus résistant que nous autres, soulage un peu la gent féminine en prenant les sacoches les plus lourdes.

 

Au bout de 7h, nous arrivons dans le village de destination, Chinchero, à la tombée du jour. Nous avons quelques difficultés à trouver une auberge. Heureusement, Daniel et Huguette, arrivés la veille, nous contactent à ce moment-là pour nous accueillir dans l’hostal qu’ils ont trouvé, à tarif négocié. Nous sommes épuisés mais heureux d’avoir franchi cette étape. Les enfants, tout excités par leur exploit, sont intarissables et commentent la journée dans tous ses détails.

Nous nous donnons une journée de repos à Chinchero, ce qui tombe bien car le dimanche, la ville est animée par son célèbre marché artisanal présentant les œuvres textiles réalisées par les femmes indiennes. C’est aussi un jour de pluie et celui des élections municipales, beaucoup d’ateliers sont donc fermés. Nous visitons le site archéologique de la ville, palais de repos de l’empereur Tupac Yupanqui.

Le lendemain, nous savons que la journée de vélo sera plus facile, avec ses 700 m de dénivelé en descente vers la vallée de l’Urubamba. Evidemment c’est sans compter les petits imprévus qui viennent pimenter le voyage : des sentiers de terre soudainement pavés, nous obligeant à faire demi-tour car le follow-me de Diane ne passe pas, une gamelle mémorable de Pauline dans un virage sableux, qui vaut une double crevaison avant-arrière et quelques égratignures, une descente sur une piste bien pentue qui nous appelle à la prudence. Nous profitons cependant des beaux paysages sur la vallée, habillée de ses champs de maïs, de fèves, de pomme de terre. Nous observons les agriculteurs dans leurs champs butter la terre avec une simple binette, désherber à la main, labourer avec des bœufs. Tous ces gestes sont réalisés avec lenteur, malgré l’ampleur du travail. Ces observations nous amènent à réfléchir à notre propre rapport au temps, dans nos vies de citadins pressés. Dans le désordre architectural ambiant, le climat plus doux de la vallée refleurit les jardins de bougainvilliers, d’abutilons, de rosiers…

Nous louons les services de transport de notre auberge pour aller visiter deux sites à proximité mais bien en hauteur. Les salinières de Maras sont exploitées depuis plus de 2000 ans. Elles reposent sur un ruisseau chargé de chlorure de sodium. Le ruisseau est dévié pour remplir de grands bacs à flanc de colline qui sont mis à sécher pendant un mois. Après l’évaporation de l’eau, les bacs de sel sont ratissés par les femmes (à main nue), ensachés par les hommes. Le site est auto-géré par la ville, contrairement aux autres sites du secteur, et 300 familles en vivent encore aujourd’hui. Ensuite nous nous rendons au site de Moray, site archéologique impressionnant formé de terrasses circulaires qui servaient d’expérimentation agricole aux incas. Grâce à une exposition privilégiée, protégée des vents, et à un système d’irrigation régulé, les terrasses creusées dans la terre permettaient d’adapter les espèces tropicales au climat montagnard et de calculer les rendements selon les types de terrains.

Nous pédalons ensuite vers la ville d’Ollantaytambo, dernier port routier avant d’accéder au Machu Picchu. Il y a quelques années, cette petite ville n’était qu’un tout petit village, dont le plan en forme d’épi de blé et les fondations des maisons datent de l’époque inca et de l’installation d’un palais dont on peut aujourd’hui visiter les vestiges sur le flanc de la colline. La ville est aussi traversée par un système de canaux datant de cette époque.

Aujourd’hui les boutiques de tourisme et les restaurants ont envahi les rues. C’est d’ici que partent les bus permettant d’accéder au Machu Picchu lorsqu’on ne souhaite pas prendre le coûteux train des Andes, qui déleste chaque personne de 130$ aller-retour (argent qui ne bénéficie pas totalement aux péruviens, puisque les sociétés Peru Rail et Inca Rail sont vraisemblablement détenus -au moins en partie- par des anglais et des américains, comme leur nom l’indique bien…).

Après un raté de réservation en ligne qui a failli nous coûter la visite du célèbre site, nous nous embarquons dans l’expédition des touristes les moins riches ou les plus masochistes. Nous prenons un van pour 4h de route de montagne au bord de ravins, que l’estomac de Diane n’a pas du tout supportées. Nos voisins d’infortune ne manquent pas de nous donner quelques feuilles de coca à mâcher pour lui faire passer les nausées. Résultat : 10 minutes plus tard, Diane dormait et finissait le voyage sans encombre. Arrivés au terminus, il faut ensuite marcher 2h selon les blogs sur internet, 3h pour nous, le long des rails du susdit train, dans une végétation tropicale des plus dépaysantes : bananiers, strelitzia, passiflores… Rapidement, il se met à pleuvoir assez fort et nous arrivons trempés à Aguas Calientes où nous profitons des thermes d’eau chaude au tarif exorbitant pour les touristes, avant d’aller nous coucher.

Lendemain, réveil à 4h pour entamer l’ascension de la montagne. A la dernière minute, Nadège décide de prendre le bus avec Diane qui a déjà bien donné la veille. Les trois courageux entament donc leur ascension de 700m de dénivelé en gravissant des marches bien raides, et arrivent en haut en 50 minutes ! Chapeau !

Nous arrivons juste à temps pour assister à un spectacle saisissant : le site recouvert d’un brouillard à couper au couteau se découvre progressivement sous nos yeux. Malgré la densité de touristes, malgré ce système de transport abusif et tous les excès de l’exploitation touristique à outrance, il faut reconnaître que le site est impressionnant. Nous sommes touchés par les lieux, plongés au cœur de montagnes inhospitalières mais magnifiques. Accompagnés d’un petit livre que nous avions trouvé dans une librairie à Cuzco, nous passons la matinée à comprendre comment était organisé ce village de 300 à 1000 habitants, regroupé autour d’un palais impérial probablement construit par Pachacutec, leur Napoléon inca.

Nous redescendons le même jour dans la vallée, à pied et en van encore une fois, et nous couchons épuisés par cette longue journée. Le lendemain nous repartons à vélo pour Urubamba, et faisons le choix de ne pas visiter la ville de Pisac, à 40 km, qui est pourtant un site majeur de la vallée sacrée. Nous préférons remonter vers Cusco pour nous préparer à démarrer notre aventure vers le sud (et aussi parce que les ados, ça sature vite des vieilles pierres). De même, nous ne nous sentons pas capables encore d’entreprendre la remontée vers Cuzco, avec ses 1000 m de dénivelés en peu de distance. Nous trouvons donc un bus local, équipé de rack à vélo sur le toit (et oui) et moins de 10 minutes après notre arrivée à la gare routière, nous décollons (en payant finalement 30 sols au lieu des 90 demandés par un autre chauffeur…).

Le Pérou bénéficie d’un patrimoine historique impressionnant, sans même parler des dizaines de petits sites éparpillés dans la région peu exploités et peu connus des circuits touristiques.

Cette plongée culturelle nous a bien questionné. Les incas bénéficiaient d’une main d’œuvre facile, car tous les résidents avaient un devoir de participation aux constructions collectives. Pour autant, comment est-il possible de dépenser autant d’énergie à extraire, tailler, soulever, déplacer parfois sur des kilomètres ces énormes blocs à la base de leurs fondations ?  Ils ne se doutaient certainement pas de l’héritage qu’ils laisseraient aux générations futures, résistant au temps, aux tremblements de terre et aux perches à selfie…

Quant à nous, ce petit périple au coeur de la Vallée Sacrée a été un bon entraînement. Loin d’être simple pourtant. Dans ces montagnes majestueuses, nous nous sentons ramenés à notre simple condition, qu’il faut accepter. Le temps est notre allié.

 

Par Nadège