Traversée de déserts

Nous partons de La Paz, frais et pimpants après avoir rechargé les batteries et laissé passer quelques fièvres au lit.

Comme nous l’avions fait pour l’arrivée sur La Paz, nous choisissons de sortir de cette grande ville en bus pour éviter le trafic d’une double voie sans intérêt. Nous atterrissons donc 200 km plus loin à Oruro, ville particulièrement connue pour l’excentricité de son carnaval et l’originalité de ses masques inspirés des différentes traditions folkloriques de Bolivie.

A Oruro, nous enfourchons nos montures pour 7 jours de voyage non-stop. Nous décidons de passer par l’ouest du lac Poopo, région qui ne voit passer que très peu d’étrangers car même les cyclovoyageurs privilégient la voie par l’est. Dès la sortie de la ville, les paysages sont surprenants. Nous longeons un lac en partie asséché, où nous apercevons de loin des colonies de flamants roses. Très rapidement, nous pénétrons dans un paysage désertique : la végétation s’appauvrit, la sable apparaît, l’air est sec, les journées sont très chaudes et les nuits plus fraîches.

Pendant cette semaine de voyage, nous serons pourtant surpris par la variété des paysages. Des plateaux arides où subsistent encore quelques cultures, nous passons aux plateaux de sable recouverts de grandes flaques de sels blancs. Nous longeons des plaines entières de terre craquelée par l’effet de la sécheresse. Ici, rien ne pousse.

Un peu plus loin, nous voyons apparaître les premiers élevages de lamas, parfois accompagnés de moutons. Ce bétail dispose de territoires à perte de vue pour glaner quelques brins dans la végétation rase. La route est une intruse dans ce paysage, les animaux la traversent sans se soucier des quelques voitures qui y passent quotidiennement. Tout devient magique lorsqu’apparaissent les premières vigognes. Les filles sont à l’affût. Ce sont aussi des camélidés, comme les lamas et les alpagas, mais leur profil les fait plutôt ressembler à de fines biches à long cou. Les vigognes, espèce protégée, sont beaucoup plus sauvages que les lamas ; elles sont difficiles à approcher et restent à l’écart de la route, ce qui rend la quête encore plus trépidante au cours du chemin. Ces animaux vivent en petit groupe : un mâle, ses femelles et leurs petits. Nous observons que le mâle reste à l’écart du groupe, à l’affût du danger. A notre passage, il relève la tête et nous toise pendant que les autres membres du groupe continuent de brouter. Si nous nous approchons, il pousse un cri strident (qui ressemble un peu à celui de l’âne) et tous se sauvent en courant.

Plus nous descendons vers le sud, plus la sécheresse est marquée. Pendant des kilomètres, le paysage est constitué de dunes de sable, qui parfois empiètent sur la route. Nous espérons apercevoir le lac Poopo, notamment pour nous recharger en eau. Mais depuis 2014, le lac a presque disparu, par l’effet combiné d’une surexploitation agricole et minière et du manque de pluie vraisemblablement causé par le réchauffement climatique.

Les villages sont rares sur la route et simplement composés de quelques maisons en adobe. Les « tiendas » sont difficilement repérables sans demander des indications aux habitants. Et quand nous les trouvons, il n’est pas forcément possible d’y trouver de l’eau. Une fois, Marc revient avec du Coca et de la bière, seuls liquides que le monsieur veut bien lui vendre ! D’autres fois, nous faisons appel à la générosité des habitants pour remplir notre outre d’eau. Nous nous faisons un peu surprendre par la difficulté à nous ravitailler dans la région, ce qui était plutôt facile jusqu’à présent. Nous rationnons nos réserves.

La rudesse de cet environnement contraste avec l’accueil qui nous est fait. Presque à tous les villages où nous nous arrêtons pour déjeuner le midi, à l’ombre des uniques arbres plantés sur la place centrale, les villageois viennent nous voir, nous serrent la main, nous demandent où nous allons et ne manquent pas de glisser quelques compliments sur la jolie Diane. Ils s’inquiètent pour nous, nous demandent si nous avons bien dormi, si les enfants ne sont pas trop fatigués par ce voyage (on ne laisse pas répondre les ados !).

A Avaroa, nous franchissons le pas de demander à un directeur d’école élémentaire de participer à une matinée de cours avec les enfants pour pouvoir échanger sur les pratiques éducatives et l’environnement scolaire de nos pays respectifs. Les enfants de l’école sont surexcités, ils posent énormément de questions sur la France, qu’ils ne connaissent pas. Nous constatons que les enseignants ont fort à faire pour mettre au travail des enfants dont le niveau est très hétérogène et l’assiduité parfois limitée.

Un des moments marquants de ce petit périple sera aussi la nuit passée au fond d’un cratère de météorite. L’effet sera triplement magique : le soir où nous bivouaquons, nous sommes recouverts en 10 minutes par un nuage brumeux chargé de sable ; au cours de la nuit nous essuierons notre premier orage bien bruyant et mouillé ; et le lendemain nous apprendrons qu’il ne s’agit pas d’un cratère de météorite comme indiqué partout, mais d’un cratère de volcan. En un seul coup, nous marquons un paquet de premières fois !

Au bout de 7 jours, nous arrivons un peu fatigués au village de Salinas, capitale de la quinoa. Nous y restons deux nuits dans une auberge très accueillante pour pouvoir récupérer et refaire nos réserves alimentaires. Diane copine avec la petite fille de nos hôtes, et nous passons plusieurs heures à discuter avec l’énergique papa Enzo, qui a beaucoup de choses à partager avec nous sur son pays.

Nous prenons ensuite la route pour le fameux salar d’Uyuni, l’un des moments les plus attendus de ce voyage. Pour entrer dans le salar, il faut contourner le volcan Tunupa, qui selon la légende Aymara serait à l’origine de la création de cette grande étendue blanche. Selon cette légende, le volcan serait une déesse trompée par son amant alors qu’elle allaitait son enfant. Abandonnée, trahie, ses larmes se seraient mêlées à son lait et se seraient déversées dans la plaine à ses pieds, la recouvrant d’une épaisse couche laiteuse et salée…

Nous contournons donc le volcan dans sa robe de sable clair, de terre nuancée d’ocre et de rouge et de graminés jaune d’or. Journée courte, mais un peu difficile. Nous devons pousser sur plusieurs kilomètres nos montures chargées qui s’enfoncent dans le sable.

Ce jour-là, Diane repère des empreintes de pas sur le sable, qui ne ressemblent à rien de connu : trois gros doigts en palmier. Nous relevons la tête, et Pauline aperçoit au loin des nandous, ces gros oiseaux cousins de l’autruche. Enzo nous avait raconté la veille que ces oiseaux sauvages étaient très méfiants et protecteurs de leurs œufs. Si on s’en approche un peu trop, l’oiseau accourt rapidement avec ses grandes pattes, mais au lieu de piquer l’intru avec son bec comme on pourrait s’y attendre, il lui donne un violent coup de patte qui peut facilement mettre à terre un homme costaud !

Nous arrivons dans le petit village de Jirira, à l’entrée du Salar. Nous y restons une journée de plus : pendant que les enfants font travailler leurs neurones sur leur devoirs scolaires, Marc entreprend l’ascension du volcan. Parti au lever du jour, il revient vainqueur en milieu de journée, fier d’avoir franchi les 5000 m pour la première fois de sa vie.

Le lendemain nous partons pour la fameuse traversée du désert de sel. Nous nous levons à 4h30 pour profiter des températures fraîches et éviter le vent de face qui forcit en journée. Trompés par la technologie, nous prenons une mauvaise piste et sommes obligés de faire demi-tour. Beaucoup d’énervement pour cette entrée en matière. Nous arrivons finalement en fin de matinée sur l’île d’Incahuasi, très justement appelé l’île au cactus : perdue à près de 50 km du bord du salar, cette île d’un demi-kilomètre de diamètre est entièrement recouverte de cactus – en fleurs au moment où nous y sommes – qui parfois atteignent plus de 8 mètres de haut. Quelques kilomètres avant l’arrivée, nous sommes rejoints sur la route par Gaëlle et Tom, un couple belge parti de Colombie. Nous déjeunons ensemble et passons un très bon moment en leur compagnie. Nous les laissons reprendre la route pendant que nous passons la nuit sur l’île, protégés dans une salle des fortes rafales de vent.

Le lendemain, une grosse journée nous attend : près de 80 km pour sortir du salar. La piste est mauvaise. Le passage quotidien de dizaines de 4/4 de touristes accentuent les irrégularités du sol de sel dur, nous donnant l’impression de rouler sur de la tôle ondulée. Sur certains passages, la couche de sel est moins épaisse et nous devons slalomer entre les trous sur la piste. Un peu stressant : il peut y avoir jusqu’à 100 m de saumure sous la croûte de sel ! Malgré tout, nous avons conscience de cette chance de traverser ce paysage unique en son genre. A perte de vue, nous voyons du sel, du sel, du sel. Parfois, nous ne savons plus si nous roulons sur du sel, de la neige, de la glace, tellement l’impression est trompeuse. Nous jouons avec les effets de perspective pour les traditionnelles photos du salar. Au bout de 80 kilomètres de ligne droite, nous arrivons au village de Colchani, bien fatigués. Pendant la pause déjeuner, François insiste pour que l’on poursuive jusqu’à Uyuni, une vingtaine de kilomètres plus loin, afin de marquer un nouveau record… Nous repartons et le faisons : 100 km en une journée !

Nous arrivons à la Casa de Ciclista d’Uyuni, ouverte il y a juste un mois, où nous retrouvons Gaëlle et Tom pour une délicieuse soirée apéro-bière, 100 km ça se fête ! Puis au programme : nettoyage des vélos ensalés, du linge, des héros du jour etc.

Pour les enfants, cette traversée des déserts a été parfois un peu rude. Les grands l’ont trouvé un peu monotone. Pour les parents, il s’agit au contraire de l’un de leurs passages préférés de ce voyage, plongés dans l’immensité de ces paysages arides. La plupart du temps, les routes étaient plates et étonnamment bien entretenues pour une région aussi peu fréquentée. L’origine du président y est peut-être pour quelque chose…

Pour la suite, nous nous offrons quelques jours de voyage en backpack vers l’est de la Bolivie. Mais ça, ce sera pour un prochain article !

Le Titicaca par la face nord !

Carte

Après quelques jours de repos bénéfiques dans la vilaine ville de Juliaca (non vraiment c’est poussiéreux et tout moche, et ça contraste avec ses centres commerciaux ultra-modernes), nous partons en direction de : THE lake. Celui que tout le monde rêve de voir à cause de Tao et de sa bande. On nous a prévenu que c’était peut être moins mirifique en vrai que dans notre imagination, mais en attendant, on doit pédaler 10 km dans la poussière et le long de routes bordées d’ordures pour s’extraire de Juliaca. Ensuite les choses s’arrangent, la circulation diminue et les paysages se font plus agréables. Nous avons décidé de faire un arrêt dans la péninsule de Llachon, l’endroit est paisible et les îles Uros que nous pouvons visiter depuis ce village sont moins touristiques que celles depuis Puno. Ça sera quand même un peu commercial, mais qu’il est étonnant de se retrouver sur une île de roseaux. A tel point que Diane ne verra pas la fin de l’île et passera au travers, trempée jusqu’au nombril et affublée d’une charmante odeur d’herbes en décomposition. Sur le moment, l’humeur n’était pas à la prise de photos ; c’est dommage, c’était quand même bien drôle.

Les enfants profitent de la plage de sable fin (l’eau est un peu froide à 4000 m) et une petite balade nous permettra d’admirer l’ile d’Amantani, de l’autre côté de la péninsule. Au départ de Llachon, ce sont 40 km de piste, dont une bonne partie longeant la côte et sans trafic, un vrai régal. La piste rougeoyante est à flanc de falaise, les eaux sont turquoises et la vue porte loin ; les paysages sont splendides. Mais cette partie du lac est peu fréquentée par les touristes et nous aurons parfois du mal à trouver où dormir. Il faut dire que la chaleur de l’accueil dans les villes du nord et l’est du lac semble inversement proportionnelle à la beauté des paysages et il nous faudra parfois nous rabattre sur des lieux désaffectés ou des paroisses, les auberges n’étant pas forcément enthousiastes pour accueillir des gringos. A Huancané, c’est le curé qui nous ouvrira très gentiment un dortoir alors que nous avions fait choux-blanc dans les 6 hospedajes de la ville.

Pas d’agressivité cependant, mais la situation pèse un peu sur le moral. Si bien que devant une grande montée où l’énergie vient à manquer, nous tentons notre premier camion-stop. Ca ne marche pas du 1er coup bien sûr, mais alors que l’espoir se réduit et que le froid se fait sentir, un camionneur s’arrête enfin et nous fait franchir 400 m de dénivelé à toute allure, les vélos, François, Diane et Marc bien rangés à l’arrière du manège. Le soir même, un gentil coup de fil d’Agnès et Laurent Bru nous regonfle à bloc pour ce passage un peu délicat.

Dans la petite ville de Conima, où nous célébrons nos 10 000 m de dénivelé, nous tentons le plan des Bru chez le boulanger, mais c’est le WE de la fête des morts et toutes les familles se rassemblent à cette occasion, il n’y a plus trop de place dans les maisons. La tradition autour de cette fête est encore très forte, et même si l’on ne déterre plus grand-père pour lui proposer à boire et à manger (si si !), toute la famille passe la journée au cimetière avec des poupées ou des photos pour évoquer les aïeux et une montagne de nourriture à partager.

Nous trouverons de la place en toquant à la grille d’une église adventiste. Ça tombe bien, Herman et son épouse veulent lancer une structure d’accueil pour les gens de passage. Ils nous indiquent que nous sommes comme leurs premiers hôtes et que notre venue les aura motivé dans leur démarche. Ils nous gâtent le lendemain matin avec un copieux petit déjeuner péruvien : c’est végétarien, ça vient du jardin, c’est bio et ils sont très sympa. Une belle rencontre pour notre dernier jour au Pérou ! Prudence sur les routes en partant de chez eux : comme nos amis nous l’ont expliqué, ces fêtes sont malheureusement un peu arrosées et nous nous méfions des conducteurs.

Le passage de frontière se fait sans encombre. Il y a quelques années c’était encore un parcours de vitesse pour les cyclistes de la face nord du lac qui devaient en faire le tour en moins de 5 jours pour valider leur billet de sortie côté bolivien. Avec le poste frontière à Tilali, c’est beaucoup plus simple, il « suffit » de faire Tilali-Puerto Accosta dans la journée. Mais quelle portion ! C’est une véritable falaise que nous escaladons avec nos vélos sur le dos, sans compter le vent qui nous pousse vers le vide et le froid qui nous mord les doigts (oui, je sais, j’en rajoute ; la vérité terrain est sur les photos :-). Nous passerons la frontière dans une ville-fantôme un peu glauque digne d’un Western spaghetti et arriverons 10 km plus loin au poste frontière bolivien en temps, en heure et avant la pluie pour valider notre sortie péruvienne et notre entrée bolivienne. Nous fêterons ça dans un hospedaje un peu cher, bien cracra et sans douche. Mais youhou, on est en Bolivie !

Avant l’arrivée dans les grandes villes, nous nous offrons une nuit en bivouac, face au lac. Le vent souffle très fort et le froid est vif, mais Nadège et Diane braveront les éléments pour transformer du mauvais pain en délicieux pain perdu. Un film sous la tente ballottée par le vent et le doux bruit du tonnerre qui grondera (au loin) toute la nuit pour nous bercer. Nous finirons par une grande journée de vélo (65+km / 500+m / gros vent) pour rallier la casa de ciclistas d’Achacachi, curieusement installée… dans une piscine « municipale » !

La suite de la route jusqu’à La Paz ne présente pas d’intérêt et est même plutôt dangereuse avec une 2×2 voies sans bas-côté constant. Nous sortons le Joker minibus pour faire la route jusqu’à El Alto et arriver dans un appartement « luxueux » (dixit la tribu, maintenant burinée par l’âpreté de ces contrées montagnardes) loué pour une semaine de repos, de visite et de bricolage. Nous empruntons l’impressionnant téléphérique pour nous rendre à La Paz : la nouvelle ligne inaugurée il y a 3 mois est vertigineuse. Elle permet aux habitants de gagner 30 à 40′ dans chaque sens. Musée du folklore, activation de cartes SIM, restaurant français, magasin de vélo ; on fait nos touristes, on recharge toutes les batteries et ça fait du bien !

Prochaine étape : départ vers le sud et exploration du fameux désert « de d’Uyuni »* !

* d’après Diane 🙂

Par Marc