Petite virée japonaise

Il y a un peu plus d’un an, lorsque nous préparions notre itinéraire de tour du monde, le Japon s’est naturellement invité dans la liste. Les enfants voulaient découvrir ce pays que Nadège affectionne tant (stage étudiant de 6 mois il y a … quelques années) et qui a été la destination du voyage de noce de leurs parents. Et puis ils voulaient manger du sushi. Les parents ont eu beau leur répéter que les sushis ne sont qu’un des nombreux plats de la gastronomie nippone, il n’en démordaient pas.

C’est donc parti pour le Japon.

Pour réduire les distances à parcourir dans ce pays montagneux, nous prévoyons de ne visiter que deux régions, qui regorgent de temples, châteaux, musées et marchés (Osaka-Kyoto-Nara et Hiroshima). Et pour éviter d’avoir à subir un n-ième transfert des vélos en avion, nous décidons d’en louer sur place selon les besoins. Le Japon est un pays où le vélo est très présent dans les villes, généralement bien accessibles.

Notre vol depuis Sydney nous dépose d’abord à Bangkok où nous passons deux jours assez rudes, écrasés par la chaleur étouffante. Nous débarquons avec tout notre fatras chez Bob, warmshower qui a gentiment accepté de nous laisser stocker les vélos chez lui pendant notre vadrouille japonaise. Bob est écossais et enseignant dans une école privée de Bangkok où il vit avec sa famille depuis une dizaine d’années. Sa générosité étant sans limite, il nous donne un jeu de clé pour que l’on se sente libre de venir chez lui fouiller dans nos affaires quand on veut et nous propose de rester dormir chez lui le premier soir devant le refus du taxi thaïlandais à embarquer une famille de 5 dans sa voiture pour 4. Merci Bob !

Après un trajet assez long et une nuit presque blanche, c’est avec beaucoup d’excitation que nous débarquons sur le territoire japonais. Nous y sommes surpris par le froid de cette fin d’hiver. Les températures frôlent les valeurs négatives, et nous passons les premiers jours à marcher vite pour ne pas grelotter. Et puis surtout nous avions calé le calendrier de notre voyage pour pouvoir assister à la remarquable floraison des cerisiers, mais à notre arrivée, les bourgeons sont encore bien décidés à rester au chaud …

Qu’à cela ne tienne, il y a bien d’autres choses à apprécier au Japon ! Logés dans un 12 m² pendant une dizaine de jours à Kyoto (si, si), nous nous étonnons de notre capacité à supporter cette promiscuité sans dispute ni tension. Cela aurait été impensable au début du voyage ! Chacun prend sa place, chacun range ses affaires ou celle des autres pour dégager un maximum d’espace commun (parents lecteurs, c’est pas un argument pour faire un voyage au long cours ça ?). En revanche, si les enfants sont bien motivés pour découvrir la gastronomie japonaise et les multiples versions des boissons gazeuses dans les distributeurs installés tous les 50 m dans les rues, ils le sont moins pour visiter temples et musées ! Les parents décident de prendre un peu de temps seuls ou en amoureux pendant que les larves enfants font leurs devoirs profitent de cette parenthèse sédentaire.

A coup de treuil et d’arguments salés-sucrés, nous arrivons cependant à les sortir de leur grotte pour découvrir un petit bout d’histoire de ce pays singulier.

 

Diaporama spécial « Alimentation » parce que nous y avons porté beaucoup d’attention !

Nous louons ensuite une voiture pour Hiroshima, puisque l’intrépide Marc ne voit aucune difficulté à rouler à gauche sans savoir lire les panneaux. C’est surtout la solution la plus économique, les voyages en train ou même en bus dépassant les montants autorisés de notre budget. A Hiroshima, nous louons pour quelques jours une maison traditionnelle construite il y a 70 ans. Et 70 ans dans cette ville, ça a beaucoup de sens… Nous visitons le Musée du Mémorial pour la Paix et le parc attenant où sont dressées différentes statues dont le Monument de la Paix des enfants. Sur la rive d’en face, nous poursuivons la visite jusqu’au Dôme de Genbaku, l’un des rares bâtiments proche de l’hypocentre à ne pas s’être totalement effondré durant l’explosion. C’est aussi le seul bâtiment à ne pas avoir été rasé après-guerre… pour le souvenir. Visite instructive mais aussi émouvante ; nous sommes touchés par les témoignages et par les photos qui parlent d’elles-mêmes. Nous essayons de comprendre comment l’homme peut en arriver là et comment l’histoire peut essayer de lui donner raison… En repartant, ce n’est pas tant le message des japonais associé à la visite qui nous marque : « plus jamais ça ». Mais c’est plutôt la prise de conscience que la paix que nous vivons est si fragile… Cet état de paix que nous ignorons, par habitude…  Nous en sommes pourtant les garants. Cette visite nous rappelle la double nécessité de l’apprécier et de contribuer -à notre hauteur- à ne pas la ternir.

Nous descendons le lendemain à une trentaine de kilomètres au sud pour rejoindre en traversier une île sacrée pour les japonais. Sur cette île se trouve un sanctuaire shinto (même si le bouddhisme n’est jamais loin) composé de nombreux bâtiments construits il y a près de 1500 ans. C’est aussi là que l’on peut voir l’emblématique « Porte sur l’eau ». Pour la famille c’est un moment émouvant car c’est ici que nous avons pris le fameux cliché annonçant à la famille qu’une crevette s’était nichée au fond du ventre de Nadège… il y a plus de 15 ans. La crevette a bien grandi, tout comme la famille !

Nous repartons donc pour Bangkok pour retrouver nos montures et prendre du même coup 30 à 40 degrés sur la tête.

Le Japon est un pays fascinant. Fascinant, parce que la complexité des codes sociaux en font un véritable jeu de piste, basé sur des règles de respect des règles et du groupe. Fascinant aussi parce que les japonais sont plutôt d’une approche réservée mais sont souvent généreux, comme ce monsieur qui a passé un bon quart d’heure à nous guider vers notre arrêt de bus. Voyant nos mines perplexes dans la rue, penchées sur les téléphones sans connexion internet ni géolocalisation (oui, on est bien à l’air de l’homo sapiens 2.0, le sapiens en moins), il s’est spontanément arrêté pour nous offrir son aide, sans prononcer un mot d’anglais. Ou comme cette dame qui s’est assis à côté de nous sur un banc dans une rue commerciale. Après avoir un peu échangé sur notre journée, elle offre des bonbons aux enfants et des chaufferettes à glisser sous les vêtements pour avoir moins froid.

Le Japon est aussi fascinant pour sa capacité à faire entrer la nature dans son cadre de vie et c’est probablement ce qui avait tant touché Nadège lors de ses précédentes visites. Le quotidien peut être facilement éclairé par la vision de scènes éphémères, comme des tableaux savamment composés : quelques pots de fleurs printanières disposés avec soin dans une ruelle, la lumière orangée d’un coucher de soleil sur un toit dont la courbe appelle à la rêverie, le jardin simple mais bien entretenu d’un temple entre deux immeubles, la branche d’un pin élégamment taillée au-dessus d’une palissade… Jeu de courbe, de couleur, de lumière, de surface… L’ensemble de l’environnement peut devenir prétexte à saisir les choses profondes dans des petits détails. Avec une maîtrise inégalée du sens de l’esthétique et du fonctionnel, le pays offre au promeneur de multiples plaisirs pour les sens… qui est peut-être à mettre en lien avec son histoire chargée d’hédonisme.

Et c’est là que nous sentons notre regard évoluer depuis notre dernière visite il y a 15 ans. Nous sommes frappés par cette société d’abondance qui contraste tant avec la culture minimaliste composant sa deuxième facette. Que de magasins de broutilles, que de réclames dans les rues, que de stands alimentaires au packaging savamment étudié ! Dans des galeries en sous-sol, dans les rues, dans les étages, les villes sont chargées de commerces et d’acheteurs pressés. Et malheureusement, cette culture du consommable s’associe à une omniprésence du plastique. Impossible d’emporter à manger sans emballage sur-emballé. Les sacs plastiques sont encore largement distribués dans les magasins. Lorsque Marc en refuse un à la caisse, le jeune homme lui répond : « Mais c’est gratuit ! ». La France n’était pas en reste il y a quelques années, mais c’est d’une autre ampleur ici et nous ne pouvons pas nous empêcher d’être surpris. Dans le même temps, nous notons un changement en nous baladant dans les rues de Kyoto. Alors qu’il y a 15 ans, les kimonos et yukatas étaient portés par les dames un peu âgées (et les geishas à touristes ; nous n’en avons pas vu une seule cette fois-ci), ils sont aujourd’hui principalement portés par de jeunes adultes de 20 à 30 ans, hommes et femmes. Il semblerait que pour certains, il s’agisse d’un moyen de lutter contre les tendances de la mode qui impose d’acheter compulsivement de nouveaux vêtements à chaque saison. Le yukata est moins « démodable » et peut même être confectionné à la maison…

Les enfants sont eux dérangés par la manière dont certains animaux sont traités. Dans le parc de Nara, qui pourtant regorge de touristes nippons et étrangers enthousiastes, les centaines de cerfs en liberté sont gavés de gaufres achetées par les badauds aux vendeurs ambulants. Ils sont écornés, et les traces de sang sur les moignons indiquent que la coupe atteint souvent la matrice, probablement douloureuse. Dans le parc aquatique de Kyoto, un spectacle de clowns surexcités avec des dauphins rappellent nos plus tristes et pathétiques cirques.

Si l’on rajoute à cela la pornographie à tous les étages, y compris à hauteur d’enfants dans les superettes… Notre regard d’adultes et de parents s’ouvre davantage sur la  complexité de ce pays tenaillé par ses contradictions, entre minimalisme et abondance, entre tradition et modernisme, entre maîtrise de soi et une certaine violence sous-jacente, entre plaisir immédiat et le poids de ses conséquences… Un pays qui ne laisse pas indifférent et qui nous amène à réfléchir à nos propres contradictions.

Malgré ce regard un peu plus nuancé, nous restons toujours aussi fascinés par ce pays. Cela restera l’un des très beaux moments de notre voyage. François et Diane parlent d’ailleurs d’y revenir, « pour leurs études et sans les parents ! ». Affaire à suivre !

 

Par Nadège

 

Publié dans: Blog

3 réflexions sur “Petite virée japonaise

  1. Famille Ducret dit :

    Merci pour les nouvelles, c’était très intéressant à lire pour nous qui ne connaissons pas le Japon.
    On a aussi aimé le clin d’œil photo avec celle de 2003 🙂
    On vous espère en grande forme. Profitez bien de tous ces moments.

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  2. Marc Macé dit :

    Oui ça doit vraiment valoir le coup de traverser un bout du pays à vélo… Il y a quelques blogs francophones très rassurants sur le sujet. Facile de se loger, de camper, de manger… Des paysages variés et beaucoup d’hospitalité, le rêve du cyclo quoi ! Pour une prochaine peut-être. Bons préparatifs et voyage vers l’Europe !

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  3. Pierre dit :

    Quelle chance vous avez! Le Japon est une de mes destinations de rêve en vélo! Peut-être un jour!
    J’ai bien rigolé en apercevant la bouteille Camelbak avec notre logo! Elle en a fait du chemin!
    Nous sommes à 3 jours de notre départ vers Marseille!
    Bonne continuation!
    Pier et Clo

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